PARLER D’INNOVATION

Stephen Koch, Directeur des Enjeux Nouveaux à L’ACÉ, nous a rencontrés pour discuter de l’innovation et de notre avenir prometteur dans le secteur de l’électricité. Véritable visionnaire au sein de l’ACÉ, M. Koch s’efforce de prévoir la direction que l’industrie prendra en se basant sur les technologies prometteuses.

Comment définiriez-vous l’« innovation » dans l’industrie de l’électricité?

Par définition, l’innovation est l’introduction de quelque chose de nouveau, par exemple, une nouvelle idée, une nouvelle méthode ou une nouvelle technologie. Cette définition n’indique pas si elle aura des répercussions positives ou négatives sur l’industrie. On croit à tort que l’innovation est toujours synonyme d’amélioration continue. En fait, avec chaque nouvelle chose introduite dans le monde, il y a des risques inévitables qui l’accompagnent. Il est donc essentiel d’utiliser correctement le terme « innovation ».
L’innovation constitue le changement, mais elle peut aussi susciter le changement. Elle suscite le changement lorsqu’elle a une incidence sur le client, l’industrie, les employés ou le gouvernement, lorsqu’il s’agit de réagir ou de s’adapter à une innovation particulière. Une idée innovatrice ne pourrait possiblement jamais aller au-delà de l’état de démonstration et ne jamais se transformer en un produit novateur qui provoquera un changement. Cela dit, l’innovation peut potentiellement mener au changement, mais ce n’est pas un fait établi.
Dans le contexte de notre association et du Comité national sur les enjeux nouveaux (CNEN), nous considérons l’innovation sous deux angles principaux :

  1. Électrification (Innovation de la puissance électrique à utiliser) : Cette tendance est due à de nombreux facteurs, mais surtout à l’obligation de réduire les émissions de carbone. Nous voulons que l’électricité soit produite avec moins de carbone. Le Canada bénéficie d’un avantage considérable à l’heure où le monde opère une transition vers un avenir plus durable avec une énergie abondante, propre et fiable. L’électricité produite au Canada est l’une des plus propres au monde : 82 % de la production de notre électricité est garantie sans émissions de gaz à effet de serre. Nos membres ont réduit leurs émissions de près de 30 % depuis 2005, et nous sommes en bonne voie de les réduire encore de 30 % d’ici 2030.
  2. Distribution du produit (l’énergie électrique) à la population : Il s’agirait notamment d’innovations sur les réseaux électriques existants, conçues pour assurer la fiabilité, la sécurité et l’abordabilité de l’électricité. Ces types d’innovations ont donné naissance à des idées comme les miniréseaux, le développement de l’énergie éolienne en mer et les interconnexions provinciales.

Si une idée ou un concept nouveau a été présenté il y a plusieurs années, mais n’a été appliqué que récemment, serait-ce quand même considéré comme de l’innovation?

Oui, absolument. Il aurait pu s’agir d’une idée nouvelle et novatrice à l’époque, mais nous n’avons pas eu les ressources nécessaires pour la transformer en quelque chose d’utile. Ou, au contraire, nous aurions pu disposer de toutes les ressources technologiques nécessaires auparavant, mais nous n’avons pas eu l’idée novatrice qui les rassemble toutes et crée ce produit ou service.
Un vieux concept ou une technologie qui était novatrice il y a 10 ou 20 ans peut aussi l’être aujourd’hui, si quelqu’un l’a utilisée dans un scénario différent, pour un concept différent, et pour une industrie différente. Il s’agirait encore une fois d’une idée nouvelle, d’une innovation, dans cette industrie en particulier. Par exemple, l’efficacité énergétique n’est pas une idée nouvelle en soi, mais de l’utiliser dans l’industrie de l’électricité est considéré comme novatrice.

Que recherchons-nous dans l’innovation? À quoi ressemble une innovation réussie dans le secteur de l’électricité?

L’industrie de l’électricité s’est historiquement concentrée sur trois facteurs principaux lors de la création d’idées et de technologies novatrices :

  • Sécurité. C’est la première priorité et cela devrait toujours être le cas. Nous devons toujours veiller à ce que tous ceux qui interagissent avec ce type d’énergie ne soient pas blessés, qu’il s’agisse des consommateurs ou des travailleurs d’une compagnie d’électricité.
  • Fiabilité. Nous voulons nous assurer que l’électricité est disponible pour la population quand elle en a besoin. Plus il y a de pannes d’électricité, plus les gens sont frustrés et chercheront à trouver une autre source d’énergie pour répondre à leurs besoins.
  • Abordabilité. En réalité, l’abordabilité n’est pas accessible à tous. Nous devons trouver un moyen de faire en sorte qu’elle le soit. Nous pouvons définir l’abordabilité comme un concept de base tarifaire (où certaines personnes paieront plus/moins cher parce que d’autres n’en ont pas les moyens) ou comme un programme de subventions fiscales ou gouvernementales de base.

Quels sont certains des principaux enjeux auxquels notre industrie a dû faire face en 2018?

En matière d’innovation, il existe quelques enjeux clés que nous devons comprendre.
Une fois qu’une innovation devient un produit ou un service, trois étapes suivent : les premiers pas, la croissance et la maturité. L’un de nos objectifs à l’étape initiale de l’innovation est d’être rentable, étant donné que cette étape est habituellement basée sur des coûts élevés (les coûts de la recherche et du développement). Les deux enjeux clés associés à l’innovation sont les suivants :

  1. Comment ce projet sera-t-il financé? D’où vient l’investissement?
  2. Quels sont les risques et les rendements associés au projet?

Même si les véhicules électriques (VE) sont reconnus pour être très novateurs, les véhicules à hydrogène sont maintenant à la fine pointe de cette gamme novatrice. Il semble que l’hydrogène soit plus facile à fournir que l’électricité, moins cher et plus pratique pour les consommateurs. Alors, les investisseurs financeront-ils plutôt les voitures à hydrogène? Les voitures passeront-elles de l’électricité à l’hydrogène?
La progression se fera assurément vers les VE, et la tendance est déjà amorcée. Mais la question est de savoir s’il ne s’agit que d’une transition vers quelque chose d’autre comme l’hydrogène. Les VE seront-ils un produit de transition ou seront-ils le résultat final? Nous ne savons pas encore.
Alors, quel est le risque d’investir dans l’infrastructure des bornes de recharge qui peuvent avoir une courte durée de vie, comme produit de transition? Cela va coûter beaucoup d’argent, de temps pour obtenir les approbations et de temps pour les fabriquer. Dans combien de temps les investisseurs obtiendront-ils un rendement? Leur investissement sera-t-il bloqué? Ceux sont certaines des choses dont il faut tenir compte lorsqu’on songe à créer un produit novateur.
Cela étant dit, lorsqu’il s’agit de « où allons-nous avec l’innovation? », il s’agit en fait du client, l’investissement, le rendement et le risque qui y est associé.

Que faisons-nous pour éviter ces problèmes au cours des prochaines années (en particulier en 2019).

Nous tentons de mieux comprendre les répercussions causées par certains de ces changements. Si nous n’avions qu’à considérer la dimension technologique, nous serions probablement en mesure de gérer la situation. Toutefois, nous devons toutefois gérer quatre choses différentes : Les besoins/désirs/motivations du client, la technologie perturbatrice, la nouvelle concurrence non traditionnelle et le changement nécessaire dans la politique réglementaire. Bien que ces quatre éléments soient en constante évolution, ils peuvent nous aider à déterminer la source possible de l’investissement :

  1. Nous pouvons encourager les investissements sur le marché privé : une pratique courante des services publics aux États-Unis.
  2. Nous pouvons examiner les investissements qui proviennent des gouvernements, comme nous le faisons pour d’importants projets au Canada. Cependant, nous devons être conscients que ces investissements ont un coût; le gouvernement offre en effet cet investissement aux services publics en puisant dans les recettes fiscales.

Doit-on de toute manière répondre à l’innovation si on ne peut se procurer le produit?

Il y a constamment un défi à relever dans cette industrie – nous ne sommes pas comme les industries de consommation privées. En effet, nous ne pouvons décider de supprimer un produit qui ne se vend pas suffisamment ou nous concentrer sur un profil démographique quelconque des clients. Nous devons faire en sorte que tout le monde ait accès à un service d’électricité de base, y compris ceux qui ne peuvent se l’offrir, tout en proposant de nouvelles solutions novatrices pour les clients qui en ont les moyens. C’est tout un défi. Un jour, nous allons devoir trouver un juste milieu pour l’innovation avec la politique et la réglementation publiques.

Quelle est la contribution du Comité national sur les enjeux nouveaux en matière d’innovation?

Le Comité national sur les enjeux nouveaux (CNEN) s’est concentré sur quatre domaines qui, à son avis, seront touchés par l’innovation. Ces quatre domaines sont les suivants :

  1. La technologie : La technologie évoluera de différentes manières. Le stockage est un exemple de cette évolution. Le stockage de l’électricité est quelque chose de révolutionnaire. Il y a potentiellement un grand nombre de technologies, que nous utilisons à l’heure actuelle, qui changeront notre manière de fonctionner.
  2. La dynamique de la concurrence : D’autres industries sont tout aussi innovantes que nous le sommes. Lorsqu’elles comprennent qu’elles peuvent utiliser cette innovation dans leur propre secteur, elles deviennent soudainement un concurrent. La concurrence stimule l’innovation et en fera toujours partie.
  3. Le client : Le client peut susciter un changement lorsqu’il accepte un produit novateur. La technologie peut procurer une solution à un client qui n’avait pas conscience de son besoin et celui-là finit par l’accepter. Au bout du compte, lorsque nous parlons d’innovation, nous devons nous rendre à l’évidence que c’est le consommateur qui la stimule.
  4. L’innovation dans le domaine de la réglementation et de la politique : C’est le domaine qui représente le plus gros défi à relever. En effet, les gouvernements s’adaptent rarement en fonction de l’innovation. Nous pouvons observer l’étude de cas d’UBER pour voir comment la technologie a imposé des changements en matière de politique et de réglementation. Nous pouvons également voir que le gouvernement prend des initiatives pour susciter le changement au moyen de mécanismes de contrôle des coûts. Par exemple, nous avons décidé que le carbone était une mauvaise chose, et voilà que la taxe sur le carbone apparaît soudainement pour inciter les consommateurs à utiliser potentiellement moins de produits qui contiennent du carbone.

Que devrait savoir le client au sujet des enjeux nouveaux du secteur de l’électricité en 2019?

Ce que le client devrait savoir au sujet des enjeux nouveaux, c’est qu’il y en aura toujours. Ceux-ci sont inévitables. La situation actuelle dans le domaine de la politique réglementaire et le portrait du marché d’aujourd’hui sont appelés à changer. Tout ce qui se passe dans l’industrie aujourd’hui ne ressemblera pas à ce que l’on verra demain. Les clients peuvent décider si ces changements sont importants pour eux et du chemin qu’ils voudront emprunter.
Même si l’innovation permet aux consommateurs d’avoir davantage de choix, celle-ci assurera-t-elle l’abordabilité? Les consommateurs/contribuables sont-ils prêts à mettre de côté l’abordabilité pour tous (y compris les personnes qui n’ont pas les moyens) afin de considérer quelque chose de nouveau et de novateur?
Le Comité National sur les Enjeux Nouveaux (NEN) a posé la question suivante : « Que veulent avoir les consommateurs pour l’avenir? » et a conclu que les consommateurs recherchent principalement la fiabilité, l’abordabilité et la durabilité. Ce que demande le client doit faire partie de la solution pour notre avenir énergétique. Les services publics comprennent cet enjeu alors qu’ils travaillent en vue de l’avenir.

Cet entretien a été revu pour des raisons d’espace et de clarté.

M. Koch est d’avis que, en dépit de toute l’innovation et de tous les choix confiés au consommateur, ceux-ci demeureront tous centrés sur la sécurité, la fiabilité et l’abordabilité. Nous trouverons toujours des produits encore plus novateurs, mais si nous tenons compte de ces trois aspects, le consommateur et la société tout entière en tireront profit.

« Il faudra plus d’une personne pour instaurer un changement novateur et positif dans l’industrie, mais cela commence aussi par une personne – quelqu’un qui veut faire partie de quelque chose de différent. Est-ce vous? » — Stephen Koch.